Nous espérions pour 2026 une année dynamique : on démarre fort !
Luc, notre chargé de projets faune, en charge du suivi « Mulettes », est co-auteur d’une publication scientifique parue le 4 janvier dernier concernant la première mention française d’Unio carneus, une espèce de mulette endémique des Balkans qu’il a découverte dans la Couze en juillet 2024. Une première rendue possible grâce à une technique pionnière et qui soulève des interrogations passionnantes.
En 2024, nos inventaires menés dans le cadre du programme « Mulettes de Nouvelle-Aquitaine » nous ont permis de détecter une espèce de mulette qui sera initialement identifiée comme une Mulette épaisse (Unio crassus). Mais sa morphologie atypique et sa présence en nombre dans la Couze, loin de sa répartition géographique d’origine, ont soulevé bon nombre d’interrogations. Pour y voir plus clair, il a été décidé de faire appel à un procédé innovant : l’ADN environnemental (ADNe).
Cette méthode d’analyse rend possible la détection d’espèces grâce aux fragments d’ADN qu’elles laissent derrière elles (peau, écailles, urine…) dans leur milieu naturel, et ce même si les populations sont petites ou difficiles à repérer. Dans notre cas, l’analyse de litres d’eau filtrés de la Douze a permis de détecter une trace génétique d’une Mulette connue non pas en France...mais dans les Balkans ! Unios carneus y est en effet endémique et ses populations y sont en déclin en raison de la dégradation de son habitat. Dans un second temps, la collecte de spécimens vivants et l’analyse génétique de leurs tissus ont confirmé l’identification.
Sur la base de cette première observation dans un cours d’eau français, le laboratoire a été en capacité de relancer des analyses sur l’ensemble des échantillons réalisés dans le cadre d’autres études et conservés depuis plusieurs années. Surprise : on retrouve la trace d’Unios carneus sur bien d’autres sites !
En prenant en compte son cycle de vie et et le fait que sa répartition actuellement connue recoupe celle de l’Epirine lippue, un poisson introduit à la fin des années 1980, il est très probable qu’Unios carneus ait rejoint nos rivières par le biais de larves parasites sur cet hôte.
Si les analyses réalisées montrent une faible diversité génétique au sein de la population française d’Unios carneus, et donc un potentiel envahissant moindre, cette découverte suscite de nombreux questions : grâce à quel(s) hôte(s) Unios carneus a-t-elle pu arriver sur les sites situés en-dehors de l’aire de répartition de l’Epirine lippue ? Comment s’est-elle adaptée aux conditions locales ? Quelle peut être l’évolution de cette population ?
Elle soulève également un paradoxe bien connu dans le domaine de la conservation : comment agir face à une espèce dont les populations sont en déclin dans une aire géographique et potentiellement envahissantes dans une autre ? Car si elle est une espèce introduite dans nos cours d'eau, Unios carneus est classée « Vulnérable » sur la Liste rouge de l’IUCN dans son aire d'origine.
Au-delà des enjeux de conservation, l’histoire de cette découverte nous rappelle l’importance capitale de l’acquisition de connaissances pour une compréhension fine des milieux naturels, de leur fonctionnement et des espèces qui les peuplent, et donc des ressources qui permettent de mener, sur le long terme, un travail d’expertise pluridisciplinaire pointu.
Le projet a été réalisé grâce aux financements du Fonds vert, de la DREAL et de la Région Nouvelle-Aquitaine via le Plan Régional d’Actions en faveur des Mulettes de Nouvelle-Aquitaine (PAM NA) validé par le Conseil Scientifique Régional du Patrimoine Naturel (CSRPN)
